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La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État

Last modified: 29 mars 2010
Maria Soledad Catoggio

mars 2010

Citer cet article

Maria Soledad Catoggio, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 15 mars 2010, consulté le 18 décembre 2014, URL : http://www.massviolence.org/fr/La-derniere-dictature-militaire-argentine-1976-1983-La, ISSN 1961-9898

En 2001, la déclaration d’inconstitutionnalité des lois de « point final » et de « devoir d’obéissance », réalisée par le juge Gabriel Cavallo, a permis la réouverture des procès pénaux contre les auteurs de la répression lors de la dernière dictature. Les organismes de défense des droits de l’homme ont progressivement gagné des espaces dans l’État ; en 2002, la loi 961 crée l’Institut Espace pour la Mémoire (IEMA, Instituto Espacio para la Memori a ) au sein du gouvernement de la ville de Buenos Aires, duquel font partie des délégués d’associations et des représentants du pouvoir législatif et exécutif. À partir de 2003, le gouvernement de Néstor Kirchner a affirmé plus fortement l’élaboration d’une politique d’État en matière de droits de l’homme. Cette année-là, les Archives Nationales de la Mémoire sont créées par le décret 1259/03. La loi 26.085 fait du 24 mars une date d’anniversaire nationale officielle, et un jour férié à partir de 2006. Encore une fois, une politique du patrimoine s’ajoute à la logique des archives et de la commémoration : la résolution n°172 du 20 février 2006 établit l’intangibilité des lieux où ont fonctionné les Centres Clandestins de Détention. Dans ce contexte, les ex CCD de l’Ecole Mécanique de la Marin e (ESMA, capitale fédérale) et La Perl a (Córdoba) sont actuellement des « espaces pour la mémoire, la promotion et la défense des droits de l’homme » ; d’autres CCD ne sont pas encore institutionnalisés en tant que « lieux de mémoire ». Le Campo de Mayo (Buenos Aires) se trouve dans la phase de réalisation de l’hommage et de construction de l’Espace pour la Mémoire. Certains, comme l’ex CCD El Faro – Ecole des sous-officiers de l’infanterie de marin e (Punta Mogote – Buenos Aires) sont encore en phase d’identification, et d’autres sont passés à l’étape de signalisation, commeescuadrón de comunicaciones 2 (Paraná – Entre Ríos) et Batallón de Arsenales 5 – Miguel de Azcuenága (Tucumán). D’autres enfin, comme les terrains de La « Escuelita » - Escuela « Diego de Rojas » Famaill á (Tucumán) et Batallón de Infantería de Marina (BIM 3, Ensenada – Buenos Aires) sont en cours d’expropriation. Le vieil aéroport et base Almirante Zar de Trelew (Chubut) et le Chalet Hospital Posadas 9 (Palomar-Buenos Aires), qui n’ont pas été des CCD proprement dit mais des lieux emblématiques de la violence de masse, ont été intégrés à ce projet. Ces informations proviennent des Archives Nationales de la Mémoire.

Dans ce contexte où l’État intervient en promouvant des politiques mémorielles, les débats sont virulents : anciens et nouveaux acteurs reformulent des vieilles demandes et revendiquent « l’autre partie de la vérité » ou encore la « mémoire complète ».

Le groupe « Argentins pour la mémoire complète », menés initialement par Karina Mujica, a établi depuis 2000 et de façon plus visible depuis 2003, des liens avec plusieurs groupes et acteurs issus du renseignement, comme le Service Privé d’Informations et de Nouvelles (SEPRIN), et des forces armées, tels que l’« Association Unité Argentine » (AUNAR), l’« Union des Promotions Navales » et la revue Cabildo, dont la vocation est de rendre hommage « aux héros et martyrs qui se sont battus contre la subversion ». Font également partie de ce réseau d’autres groupes comme « l’Association des Victimes du Terrorisme en Argentine » (AVTA), conduite par Lilia Genta et José Luis Sacheri, ou l’« Association des Parents et Amis des Prisonniers Politiques Argentins » (AFyAPPA), menée par Cecilia Pando, épouse d’un militaire mis à la retraite par le gouvernement de Néstor Kirchner, et dont l’organe de presse, Revista B1 –Vitamina para la memoria de la guerra en los ‘7 0 , provoque ouvertement la politique d’État. Collectivement, ces différents groupes cherchent à promouvoir une journée nationale d’hommage aux « victimes du terrorisme », le 5 octobre (Catoggio et Malimacci, 2008).

Le fait que le régime mémoriel soit structuré fondamentalement autour de l’activisme des personnes affectées et de leur famille, dont certaines sont même devenues fonctionnaires, a tendance à renforcer la polarisation des souvenirs et de l’oubli. Pour certains analystes, l’horizon de la construction d’une conscience collective n’est possible que lorsque les victimes sont étrangères :

« Il ne s’agit pas de la transmission d’un évènement sacré : tel est le point de vue qui prédomine généralement chez les victimes et leurs représentants, et génère en eux le sentiment qu’ils sont porteurs d’une vérité qu’eux seuls peuvent administrer. Il ne s’agit pas non plus d’une dénonciation morale des jeunes générations envers leurs aînés. Le noyau du problème est la possibilité, pour ceux qui n’ont pas participé, d’une récupération critique, réflexive, de la trame unissant leur perception et leurs jugements à l’héritage de ce passé là » (Vezzetti, 2009 : 48).

Encyclopédie des violences de masse® - ISSN 1961-9898