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Etudes de cas:

Le camp de Drancy

Last modified: 23 novembre 2009
Michel Laffitte

novembre 2009

Citer cet article

Michel Laffitte, Le camp de Drancy, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 23 novembre 2009, consulté le 25 octobre 2014, URL : http://www.massviolence.org/fr/Le-camp-de-Drancy, ISSN 1961-9898

 B.RESPONSABLES ET EXECUTANTS

Le Préfet de la Seine Charles Magny, dont les hommes encadrés par des militaires allemands ont procédé aux arrestations sans autorisation préalable du gouvernement de Vichy, a été prévenu la veille et ces internements se déroulent donc dans la plus grande improvisation. Dès le 26 août, le vice-amiral François Bard, préfet de Police, et le général Guilbert, commandant la gendarmerie de la région parisienne, organisent la discipline militaire à l’intérieur du camp, interdisant aux détenus toute communication avec l’extérieur. Le lendemain, le conseiller allemand Lippert se rend au camp de Drancy. Il y rencontre notamment son premier commandant, le capitaine de gendarmerie Lombard, et le commissaire Jean François, directeur-adjoint à la Préfecture de police qu’il charge de toutes les tâches de ravitaillement et d’entretien du camp. Jean François autorise la réception ou l’envoi d’une lettre sous forme de carte par quinzaine, d’un colis de linge et de 50 francs chaque mois.Plus d’un an après que le camp de Drancy est devenu une plaque tournante de la déportation des Juifs de France, sa gestion est profondément réorganisée.

La rupture dans la vie du camp est consacrée par sa prise en main, le 18 juin 1943, par le Sonderkommando du capitaine SS Aloïs Brunner qui fait partie de la poignée d’hommes recevant directement leurs ordres d’Adolf Eichmann . A partir du 2 juillet, les gendarmes français ne sont plus chargés que de la garde extérieure de la cité de la Muette, désormais officiellement appelée « camp de concentration ».Le camp de concentration appelle une volonté politique qui dépasse la gestion d’une conjoncture d’exception. (Peschanski, 2002) Il génère une autre société avec ses lois propres et fait en cela système. En suivant une dynamique qui lui est spécifique, la nouvelle organisation du camp de Drancy annonce, à partir de juillet 1943, une rupture avec l’expérience « internementale » précédente.

L’Union générale des Israélite de France (UGIF), regroupement imposé par Vichy et par l’occupant de toutes les oeuvres juives d’assistance, est déjà chargée par Dannecker de l’approvisionnement des premiers convois de déportés quand Aloïs Brunner lui impose le monopole de l’approvisionnement du camp de Drancy. L’organisation juive est promue fournisseur exclusif des denrées payées par la Préfecture de la Seine, sur la base d’un état quotidien des effectifs du camp.(Laffitte, 2003) Cet approvisionnement transitait auparavant par le Secours national, l’UGIF n’assurant qu’un complément. Les déportés ne sont plus tondus, ils obtiennent le droit de fumer, le culte et des cours d’instruction religieuse juive sont autorisés à l’intérieur du camp, tandis que son infirmerie est repeinte.

Brunner passe notamment commande à l’UGIF de 5 000 brassards jaunes portant un texte imprimé bilingue, « Service d’ordre juif ». Cette police interne est un héritage des M. S. ou membres de surveillance que les internés avaient obtenu d’organiser en août 1942, dans le but de soustraire les leurs, au moment des fouilles, à la brutalité et aux rapines de la police aux questions juives et des gendarmes français. Ces vérifications des bagages et des vêtements ont lieu lors de l’entrée au camp ou avant les déportations.

Les carnets de fouille à souche, qui sont les reçus des valeurs confisquées à chaque interné, sont confiés par Aloïs Brunner au Service d’ordre juif. Avant leur déportation, Brunner , qui a supprimé toute circulation d’argent dans le camp, fait remettre aux internés un reçu de sommes convertibles en zlotys, la monnaie polonaise, selon une stratégie éprouvée auprès des Juifs de Salonique, visant à leurrer les victimes. Un bureau des effectifs, composé des internés cadres du camp, souvent Français, anciens combattants, appelés « Compiégnois » en raison de leur passage par le camp de Royallieu près de Compiègne, continue d’établir les listes des déportés. A l’infirmerie, Abraham Drucker, médecin chef du camp de Compiègne, a retrouvé les mêmes fonctions à Drancy.

Les cadres internés demeurent toutefois étrangers à l’UGIF qui est chargée de fournir le matériel pour aplanir et faire la réfection des 8 000 mètres carrés de cour intérieure, selon les plans de son architecte Fernand Bloch. L’UGIF passe un contrat avec l’entreprise de travaux publics André Lainé. 200 à 300 manoeuvres sont choisis parmi les internés. Soumis aux contraintes pesant sur les Juifs en contact avec un public non juif, selon les termes de l’ordonnance allemande du 29 mai 1942, tous sont astreints à porter l’étoile jaune que l’UGIF doit leur fournir. Tout manquement est passible d’une déportation immédiate.

Une piste circulaire, entourant une pelouse ovale pourvue de deux tourniquets d’arrosage, est achevée en octobre. Une basse-cour, une porcherie et un clapier sont prévus à l’usage des Allemands, de même qu’un garage, aménagé à côté de l’entrée du camp où les barbelés sont remplacés par un portail monumental. Les dispositions prises par Aloïs Brunner tendent à contourner l’administration de l’Etat français et à établir des liens directs entre les dirigeants juifs et les SS ; comme si l’UGIF était elle-même promise à devenir une excroissance de cette partie du modèle concentrationnaire élaboré par les SS, en vue de rationaliser le processus menant à l’extermination d’une communauté captive. André Baur, vice-président de l’organisation juive, définit une ligne de Résistance dans une lettre qu’il envoie dès le 3 juillet à son oncle Albert Manuel, Secrétaire général du Consistoire central réfugié à Lyon : « louvoyer pour accepter certaines choses et nous soustraire aux autres adroitement, sans opposer un refus systématique qui pourrait servir de prétexte à un tour de vis supplémentaire ».

Chargé de muer l’UGIF en une machinerie policière visant à convaincre les familles d’internés de se livrer, André Baur refuse de se laisser entraîner en dehors de son rôle d’assistance. Il proteste auprès des autorités de Vichy contre les brutalités des SS et demande même rendez-vous à Pierre Laval. Cette démarche entraîne son arrestation, le 21 juillet 1943, son internement au camp de Drancy, sous prétexte de l’évasion d’un de ses cousins, puis sa déportation, accompagné de sa femme et de ses enfants, en direction des chambres à gaz d’Auschwitz en décembre.

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