Accueil du site   Etudes de cas   Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la (...)

Etudes de cas:

Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la mort

Last modified: 29 mars 2010
Laurence Schram

mars 2010

Citer cet article

Laurence Schram, Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la mort, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 29 mars 2010, consulté le 3 septembre 2014, URL : http://www.massviolence.org/fr/Le-camp-de-rassemblement-pour-Juifs-de-Malines-L, ISSN 1961-9898

 E) Les mémoires

Dans l’immédiat après-guerre, les Juifs rescapés de la déportation raciale sont isolés, leurs familles ont été décimées, leur santé est déplorable, leurs biens, leurs logements sont perdus, ils se trouvent sans moyens, sans travail. Ils doivent surmonter leur faiblesse physique et morale, se réintégrer dans la société dont ils avaient été exclus, retrouver une place dans le monde du travail qui leur avait été interdit, réapprendre à vivre.

En 1945, les 1.206 survivants juifs et les 15 survivants Tziganes d’Auschwitz sont engloutis parmi les 30.000 prisonniers politiques et résistants revenant d’autres camps de concentration ou lieux de détention. Trop minoritaires, leurs récits sont ignorés au profit des témoignages des politiques ou résistants, bien plus nombreux. Les opposants s’étaient battus contre la ‘barbarie hitlérienne’. Les Juifs avaient, quant à eux, été déportés parce qu’ils étaient nés juifs. La société était plus friande des récits des ‘héros’ que de ceux des ‘moutons’. En outre, la parole des rescapés des camps se heurte au doute, à l’incrédulité, au soupçon de la part de l’auditeur qui ne peut concevoir ce vécu-là.

Hormis une éphémère ‘Association des Anciens détenus de la Caserne Dossin de Malines’, les victimes de la déportation raciale sont inorganisées. L’absence d’une reconnaissance étatique de leur statut de victimes spécifiques ne favorise pas l’émergence d’associations les regroupant. Une ‘Amicale des Ex-Prisonniers politiques d’Auschwitz-Birkenau, Camps et Prisons de Silésie’ se constitue bien en 1946. Elle représente les ‘rescapés et ayants-droit des camps d’Auschwitz, Birkenau, Gross-Rosen, Gross-Strehlitz, Monowitz, Blechhammer et autres centres d’extermination’ (Le Soir, 19/01/1947) au procès du commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss. Mais cette amicale, comme son nom l’indique, défend une représentation qui privilégie la déportation politique, c’est à dire une vision exclusivement basée sur des faits de résistance, au détriment de la spécificité raciale des déportations depuis Malines (Le Soir, 19/04/1947). En 1980, cette Amicale accouche de la Fondation Auschwitz, centre d’études et de documentation sur l’univers concentrationnaire.

Cette occultation du sort des déportés raciaux se traduit également dans le devenir du bâtiment : de septembre 1944 au 15 avril 1946, le camp sert de centre d’internement pour les inciviques. Ensuite il retrouve son usage militaire. En mars 1975, la caserne est définitivement désertée par l’armée belge. Le bâtiment est totalement abandonné et se détériore lentement.

La communauté juive ne revendique pas une utilisation mémorielle du lieu et ne s’émeut pas d’un projet de destruction de la caserne.

Quand se pose la question des réparations allemandes, les survivants juifs constituent, en 1953, l’‘Union des Déportés Juifs et Ayants-Droit de Belgique’ afin de défendre leurs intérêts. L’enjeu de la mémoire apparaît timidement. Le premier pèlerinage à Malines a lieu en septembre 1956. Mais en Belgique, la mémoire de la Shoah émerge lentement et tardivement.

Le procès d’Adolf Eichmann, en 1961, réveille un peu les consciences. Il faudra attendre le procès Lischka à Cologne, en 1979, pour qu’apparaisse le nom du chef de la Sipo SD à Bruxelles, Ernst Ehlers. Il se suicidera un mois et demi avant l’ouverture de son procès à Kiel en 1980. C’est ce procès qui déclenche la compréhension de la spécificité du sort réservé aux Juifs de Belgique par le régime hitlérien. La communauté juive prend conscience de l’importance mémorielle du bâtiment et réagit. Dix ans seront nécessaires pour que les efforts de l’Union des Déportés juifs de Belgique et du Consistoire central israélite de Belgique permettent l’achat d’une petite partie de la Caserne Dossin. Et sept ans encore pour que le Musée juif de la Déportation et de la Résistance ouvre ses portes. L’ancien camp de transit avait entretemps été rénové et aménagé en complexe d’appartements… La qualité historique et pédagogique du Musée, ouvert en novembre 1996, attire un nombre croissant de visiteurs : 24.000 en 1997, plus de 34.000 en 2006.

En 2001, le ministre-président de la Communauté flamande de Belgique, Patrick Dewaele, émet l’idée de le transformer en un prestigieux ‘Musée flamand de l’Holocauste’. Un comité scientifique composé d’universitaires locaux propose un projet muséal ambitieux, dédié aux violations des droits de l’homme en général. Le successeur de Patrick Dewaele, Yves Leterme, rejette le projet et promeut aujourd’hui l’idée de l’agrandissement du musée actuel. La spécificité juive du musée ne serait plus en question.

La mémoire des déportés tziganes est, quant à elle, pratiquement inexistante. Les rares rescapés tziganes ne sont pas associés aux commémorations avant les années ‘90. Ils sont trop minoritaires pour faire entendre leur voix et moins encore, faire valoir leurs droits. Une plaque commémorative de la déportation tzigane est placée sur les murs de la caserne le 3 juin 1995, sur initiative de l’‘Union des Déportés Juifs et Ayants-Droit de Belgique’ et du ‘Vlaams Overleg Woonwagenwerk’. Cette association, créée en 1977, a pour priorité absolue la problématique des lieux de séjour (accueil, démarches administratives, aménagement des terrains, scolarité,...). Cette organisation fédératrice des différents groupes de Roms, Sinti et autres nomades entend jouer les intermédiaires entre eux et les autorités belges. Son influence est limitée et la mémoire des déportés tziganes n’entre pas dans ses priorités. Une ‘A.S.B.L. Rom-Sinti’, est créée le 20 décembre 2002 pour représenter et défendre les intérêts des Tziganes qui résident en Belgique. Mais là encore, les préoccupations sont avant tout matérielles. Ces associations souffrent d’un manque de représentativité et de reconnaissance au sein des groupes tziganes qu’elles défendent.

Encyclopédie des violences de masse® - ISSN 1961-9898