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Etudes de cas:

Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la mort

Last modified: 29 mars 2010
Laurence Schram

mars 2010

Citer cet article

Laurence Schram, Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la mort, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 29 mars 2010, consulté le 21 octobre 2014, URL : http://www.massviolence.org/fr/Le-camp-de-rassemblement-pour-Juifs-de-Malines-L, ISSN 1961-9898

 A) Le contexte

La neutralité de la Belgique vole en éclat le 10 mai 1940. Par centaines de milliers, les civils prennent les routes de l’exode vers la France, fuyant les armées hitlériennes. L’armée belge résiste 18 jours. Sur 600.000 de ses soldats, 225.000 sont prisonniers : si 1.680 d’entre eux meurent au cours de leur internement, plus de 160.000 autres, en grande majorité des Flamands, sont progressivement libérés dans le cadre de la politique pangermanique de Hitler.

La capitulation sans condition est signée le 28 mai 1940. Le gouvernement belge gagne finalement Londres tandis que le roi Léopold III se constitue prisonnier et demeure en Belgique. Ce sont les Secrétaires généraux, les plus hauts fonctionnaires de l’Etat belge, qui assument désormais les tâches de gouvernement. Ils ne sont censés agir que dans le respect de la Constitution et des lois belges. Dans leurs rapports avec l’occupant, ils appliquent le principe de « l’exécution passive », que les juristes élaborent à propos de la question juive. Les autorités allemandes doivent user de diplomatie pour obtenir une coopération « loyale » de l’administration belge. Le frein que présente la constitution à une politique raciste n’a ainsi pas empêché les autorités belges d’appliquer les mesures prises à l’encontre des Juifs.

Un gouvernement militaire, dirigé par le général von Falkenhausen, est instauré pour la Belgique et le Nord de la France. Parallèlement, la répression est confiée à la responsabilité de la Sipo-SD (Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst), qui ouvrira le camp d’internement de Breendonk en septembre 1940. Divisée entre partis catholique et socialiste, la vie politique belge est essentiellement bipolaire, tant demeurent minoritaires les partis collaborationnistes, les principaux étant le Vlaams Nationaal Verbond et Rex, dirigés respectivement par Staf de Clercq et par Léon Degrelle.

Le V.N.V. est issu d’une radicalisation du Frontisme, mouvement de révolte des soldats flamands contre le commandement militaire francophone pendant la Première Guerre mondiale. La question linguistique, la mystique du Peuple et de la Race, l’exigence tantôt d’une Flandre indépendante, tantôt de la création d’un Etat germanique pan-néerlandais, ainsi que l’antisémitisme constituent le programme de ce parti acquis au nazisme.

Rex, issu de la jeunesse catholique, réactionnaire et francophone, n’a pas de programme défini. Il se contente de dénoncer les scandales politiques. Il réclame la suppression des partis démocratiques au profit d’un parti unique, dirigé par un chef suprême. Ayant obtenu 21 sièges aux élections de 1936, Rex s’effondre aux élections de 1937. Cette défaite entraîne la fascisation croissante du mouvement.

Mais le zèle de ces collaborateurs ne compense pas leur faible nombre. C’est particulièrement flagrant dans l’application de la Judenpolitik. Les SS allemands de la ‘solution finale’ sont moins de 20 (Klarsfeld & Steinberg, 1980, 23-24). Par conséquent, les nazis ne peuvent se passer de la ‘collaboration’ des services administratifs belges.

Entre le 28 octobre 1940 et le 1er juin 1942, 17 ordonnances anti-juives sont promulguées par le Gouverneur pour la Belgique et le Nord de la France. Les Juifs sont recensés, exclus de la fonction publique, de l’enseignement, de la magistrature et des médias. Le désenjuivement de l’économie est effectif : identification puis liquidation ou « aryanisation » des entreprises et commerces, mise au travail forcé. Les Juifs sont enfermés dans un ‘ghetto administratif’, ils sont confinés à domicile pendant le couvre-feu qui les vise, leurs enfants sont exclus de l’enseignement. Le port de l’étoile jaune est obligatoire.

L’occupant charge les Secrétaires généraux de prendre les mesures d’exécution nécessaires de ces ordonnances. Ces derniers répercutent ensuite les décisions allemandes aux niveaux administratifs inférieurs, provinces, villes, communes qui contribuent à leur application, et donc, à la mise en place du dispositif préparant la déportation des Juifs.

Une fois le piège tendu, la déportation des Juifs de l’Ouest (et donc de la Belgique) est organisée. Le 11 juin 1942, Theodor Dannecker, Willy Zoepf et Kurt Asche, respectivement Judenreferent à Paris, à La Haye et à Bruxelles, sont réunis à Berlin par Adolf Eichmann, chef du service IV B4 des affaires juives au RSHA (Reichsicherheitshauptamt), l’Office central de sécurité du Reich : de Belgique, 10.000 Juifs doivent être déportés dans un premier temps (Klarsfeld, 1977, 43-45), parmi lesquels 10% peuvent être inaptes au travail.

Début juillet 1942, Eggert Reeder, le chef de l’Administration militaire, décide d’exempter provisoirement les Juifs de nationalité belge de la déportation pour éviter les éventuelles réactions des autorités du pays (Politische Archiv des Auswärtigen Amts, Inland II A/B (5602), Telegramm (G.-Schreiber) von Von Bargen, Brüssel, Dienststelle des A.A., 09/07/1942, Nr. 602 v. 9. 7. Auf nr 788 +) v. 29. 6). Seuls 6% des 70.000 Juifs du pays possèdent la nationalité belge.

Cette particularité s’explique par l’immigration récente de l’immense majorité de la communauté juive. 44% de ces nouveaux immigrés ont fui la Pologne, principalement entre 1920 et 1930. Entre 1933 et 1939, la Belgique a encore accueilli 12.000 Juifs réfugiés du Reich.

Le gouvernement militaire de la Belgique et du Nord de la France sous l'autorité du Général von Falkenhausen (Click to enlarge the image) Le gouvernement militaire de la Belgique et du Nord de la France sous l’autorité du Général von Falkenhausen

Le 15 juillet 1942, le général Harry von Craushaar, chef adjoint de l’administration militaire allemande, charge le SS-Sturmbannführer (commandant SS) Philipp Schmitt, responsable du camp de Breendonk, d’organiser le camp de rassemblement pour Juifs de Malines (Auditorat Militaire, Procès Schmitt, Attestation relative à la mise sur pied du camp de rassemblement de Malines sous la direction de Philipp SCHMITT, Bruxelles, 15 juillet 1942).

Ce document exceptionnel montre l'arrivée des nouveaux internés à la caserne Dossin. Cette photo date vraisemblablement de la fin de l'été 1942, du temps des grandes rafles et des arrestations massives (Click to enlarge the image) Ce document exceptionnel montre l’arrivée des nouveaux internés à la caserne Dossin. Cette photo date vraisemblablement de la fin de l’été 1942, du temps des grandes rafles et des arrestations massives

Le choix de la caserne Général Dossin de Saint Georges à Malines pour l’installation du camp de rassemblement réservé aux Juifs est évident : construite en 1756 à mi-chemin entre Bruxelles et Anvers où résident la quasi-totalité des Juifs du pays, elle est longée par la ligne de chemin de fer qui relie les deux villes et proche d’un embranchement vers Louvain, l’Allemagne et l’Est. La proximité du fort de Breendonk, Auffanglager (camp d’accueil) destiné à diverses catégories de détenus (prisonniers politiques, résistants, droit commun, réfractaires, asociaux et, jusqu’à la fin du mois de juillet 1942, Juifs.) autorise l’occupant à considérer que l’environnement sécuritaire est relativement neutre, que la présence des internés ne provoquera pas un émoi particulier dans la population locale. La caserne, bâtisse carrée de 3 étages entourant une cour, est suffisamment vaste pour accueillir un millier de détenus.

Le 27 juillet, le camp de transit de Malines est opérationnel et accueille les premiers internés.

Encyclopédie des violences de masse® - ISSN 1961-9898